Pékin a franchi une étape symbolique en annonçant la suppression des droits de douane pour les produits manufacturés en provenance de 53 pays africains. Si cette décision est officiellement présentée comme un levier pour l’industrialisation du continent, elle soulève de nombreuses interrogations sur son impact réel.
Pour de nombreux observateurs, cette mesure répond à une doléance historique de l’Afrique : sortir de la dépendance exclusive aux matières premières. Hannah Ryder, directrice de Development Reimagined, y voit une reconnaissance inédite de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAF). Selon elle, cette politique sans conditionnalité redéfinit les normes commerciales et traite l’Afrique comme un partenaire à part entière dans un système mondial souvent rigide.
De son côté, le chercheur Ibrahim Xalil Niang souligne la portée géopolitique de l’acte. Dans un contexte de rivalité sino-américaine, la Chine se positionne comme le parrain du développement du Sud Global, affirmant vouloir favoriser l’émergence d’un nouvel ordre mondial où elle soutient activement l’exportation des produits finis africains.
Pourquoi l’Afrique ne « gagne pas gros » ?
Malgré l’enthousiasme diplomatique, une analyse plus froide des structures économiques révèle que cette exemption de droits de douane pourrait rester une coquille vide pour plusieurs raisons. D’abord, la faiblesse de l’offre exportable. Le principal obstacle n’est pas douanier, mais structurel. Pour bénéficier d’une exemption sur les produits manufacturés, encore faut-il en produire. Actuellement, l’essentiel des exportations africaines vers la Chine reste dominé à plus de 90 % par les ressources extractives (pétrole, minerais). Sans une base industrielle solide, les pays africains n’ont tout simplement rien à envoyer sur le marché chinois qui puisse profiter de cette mesure.
Ensuite, le verrou des normes non-tarifaires reste une réalité non négligeable.Si les droits de douane tombent à 0 %, les barrières non-tarifaires demeurent. La Chine impose des normes phytosanitaires, de qualité et de traçabilité extrêmement strictes. Pour une PME africaine, obtenir les certifications nécessaires pour entrer sur le marché chinois est un parcours du combattant souvent plus coûteux que les taxes douanières elles-mêmes. À tout ceci s’ajoute également une concurrence asymétrique. En ouvrant son marché, la Chine ne change pas la réalité de la productivité. Les produits manufacturés africains (textile, agro-industrie) se retrouveront en compétition directe avec des produits chinois fabriqués à une échelle industrielle massive et à des coûts imbattables.
Sans mesures de soutien à la compétitivité, l’avantage tarifaire est insignifiant face à la force de frappe de l’usine du monde. Enfin, le risque de réexportation profite largement à la Chine en ce sens que cette mesure profite davantage à des entreprises chinoises basées en Afrique. Si ces unités de production ne génèrent pas une forte valeur ajoutée locale ou ne créent pas d’emplois qualifiés, le bénéfice net pour les économies nationales restera marginal.
Si l’annonce de Pékin est une victoire diplomatique, elle ne sera une victoire économique que si l’Afrique réussit sa transformation industrielle. Sans usines, le tarif zéro reste une porte ouverte sur un hangar vide.
Jacob TOHIGBE




